Interview Eloi Callado

Eloi Callado

Interview Eloi Callado sur Desnivel.com

la TransClassicPirene


 

Photo © E.C. (Site Desnivel.com)

Tours de Bassiero
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Peu de matériel...
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Eloi Callado, dans une interview sur Desnivel.com, raconte son périple. En voici une traduction que j'espère fidèle :

Tout a commencé quand il avait 15 ans. En famille, il a fait un tronçon du GR-11 des Pyrénées centrales en vingt jours. Pendant que les parents les attendaient en bas, Eloi et son frère gravissaient le plus de « 3000 » possible. Quelques années plus tard, après avoir déjà escaladé un certain nombre de voies classiques dans les Pyrénées, avec Manel de la Matta, il décide d'enchaîner huit voies mythiques des Pyrénées avec liaisons à pied, en favorisant le facteur sportif, savoir essayer de faire une voie par jour. Voilà, huit voies majeures en huit jours. Parmi elles se trouvait le Spigolo d'Ansabere, la de Bellefon de la nord-ouest du Pic du Midi d'Ossau, l'éperon nord du Vignemale... jusqu'à Ordesa. Ce fut une expérience difficile mais inoubliable, surtout parce que Manel a commencé à imaginer faire l'ensemble du parcours d'une mer à l'autre avec l'escalade des grandes classiques des Pyrénées. Après la mort de Manel , Eloi Callado étudie la question avec divers compagnons, mais finalement le projet ne se concrétise pas. Les années passent, mais le projet fou d'une Transpirenaica est toujours là... à faire un jour...

Ces dernières années, il y a eu plusieurs traversées des Pyrénées avec des voies d'escalade plus ou moins longue et de plus ou moins grandes difficultés, y compris par les trois grimpeurs de Gérone qui ont fait toute la traversée en 92 jours et 25 ascensions, et un français qui l'a faite en environ 15 ascensions avec des liaisons en vélo. Mais pour Eloi callado, tout en respectant bien évidemment ce qui a été fait jusqu'à présent, ce qui est vraiment important et qui le motive donc, c'est de réaliser cette traversée sans aucune aide extérieure ou d'équipement de soutien, et toujours en marchant. Un moyen « pur » de parcourir les Pyrénées sans utiliser de moyens mécaniques. Cela peut sembler absurde dans une chaine de montagne comme celle des Pyrénées, où nous sommes toujours relativement près d'une route, mais pour lui, la question de l'autonomie est primordiale, comme le fait de réaliser le parcours en une seule fois, sans coupures. Il veut simplement réaliser « son » Transpirenaica... à sa façon, comme cela n'a jamais été fait.

Obtenir 80 jours que doit durer le voyage n'est facile pour personne. Pour Eloi Callado, l'idéal pour un tel périple en autonomie serait d'y aller à trois personnes. Mais aucun compagnon n'est disponible lorsque il se sent prêt. Quand il se rend compte qu'il est seul pour partir, il est sur le point d'abandonner, mais il dispose du temps, de la motivation, de l'expérience nécessaire, du soutien de sa famille et, surtout, il se rend compte que chaque année qui passe, après avoir escaladé la moitié du monde, voit son niveau physique diminuer ; s'il attend trop longtemps, il ne lui restera plus de genou complet pour tenter l'aventure. Le fait d'y aller en solo est donc complètement circonstanciel...
Le principal handicap du solo est, en premier lieu, le poids. Il faut considérer chaque kilo. Avant de commencer, à la maison, Eloi Callado fait mille essais avec le matériel qu'il pèse mille et une fois essayant de gratter quelques grammes ici et là. Tout le monde sait qu'à la maison un sac à dos ne semble pas si lourd, mais au bout de quelques heures d'activité, le poids peut devenir insupportable. Voilà comment il s'est retrouvé à épurer jusqu'à la limite le matériel qu'il porterait, si bien qu'à la fin, le problème n'était pas de faire les voies en solitaire mais plutôt de savoir comment. Il grimpe avec une corde de 8 mm pour 60 mètres et une de ski alpinisme, un harnais ultra-léger, 6 mousquetons, 4 Aliens et 1 Friend multirang, matériel clairement insuffisante pour la plupart des ascensions. Tout cela fait que chaque fois, il fait de plus en plus d'escalade sans corde... mais jamais de manière imprudente... tout du moins pense-t'il. Car un autre problème se pose : en partant si longtemps seul, on peut perdre toute référence et tomber dans un cercle psychologique vicieux, parfois dangereux. On se crée sa propre réalité et il est difficile de prendre conscience de ses limites... mais ces limites existent et doivent être respectées.

Une autre préoccupation d'Eloi Callado est celle des temps d'ascensions : il faut laisser caché quelque part le sac à dos et grimper les parois avec seulement le matériel d'escalade. Pourtant, souvent, cela n'est pas possible et il faut grimper avec tout le matériel. Cette obsession du poids l'a amené à laisser, durant la première semaine de la traversée, le mini sac de couchage... ce qui signifie que tous les bivouacs ont été assez difficiles.

Une autre question est celle du choix des ascensions. Dans certains massifs, comme celui du Pic du Midi d'Ossau, du Vignemale ou d'Ordesa, il est difficile de choisir un itinéraire. Par exemple, quelle est la voie classique du Pic du Midi d'Ossau ? Est-ce le Pilier Sud ou l'Embarradère ? Et à Ordesa, la Ravier au Tozal ou la Rabada-Navarro au Gallinero ? Au Vignemale, la classique Barrio ou l'Eperon Nord ? S'il n'y étais pas allé en solo, Eloi Callado aurait parfois souhaité gravir deux voies au lieu d'une; mais en solo, chaque escalade d'une certaine envergure ne laisse plus suffisemment d'énergie pour tenter une autre voie le jour même ou le lendemain. Plus tard, dans les massifs des Pyrénées Orientales où les ascensions sont plus courtes et de plus petite envergure, il a enchaîné plusieurs itinéraires dans une même journée, mais les voies n'exigeaient déjà plus le degré d'implication émotionnelle et d'engagement des grandes courses des Pyrénées occidentales.
Parce que s'il y quelque chose qui change la donne, et beaucoup, en ce qui concerne l'escalade solitaire par rapport à la cordée dans les grande voies, c'est précisément l'engagement. En cordée, on peut «partager» cet engagement. Lorsqu'on grimpe seul, l'engagement plus que le risque peut arriver à vous envahir, vous ronger et finalement vous bloquer. En solitaire, en particulier lorsqu'on grimpe sans corde, l'engagement est total.

Enfin, il a aussi rencontré de nombreux problèmes pour le franchissement des rimayes. Cette année-là, en raison de la grande quantité de chute de neige pendant l'hiver, les rimayes étaient particulièrement importantes, dangereuses. En fait, de nombreux murs qui généralement ne présentent aucune rimaye à leur base, pouvaient être presque inaccessible. De plus, pour des raisons de poids, il ne porte pas de crampons classiques, mais ce genre de fil de caoutchouc que portent les coureurs de montagne, qui, si ils sont suffisants en terrain plat, sont clairement peu utiles en pente ou en glace. Le franchissement de quelques rimayes a posé quelques problèmes.

Les situations les plus tendues ont été précisément dues à l'escalade en solo avec si peu de matériel et avec une corde si fine. Dans les longueurs où il s'auto-assurait, le plus effrayant était de récupérer le matériel le long de la corde de 8 mm en la voyant frôler les arêtes vives de granit... Une des ascensions les plus marquantes fut la Ravier dans l'Arbizon, où la qualité de la roche n'est pas très bonne et où il a terminé l'escalade sans corde depuis la troisième longueur, car il n'avait pas de pitons, il ne pouvait pas faire de relais ! De plus, dans certaines des ascensions, il a décidé de ne pas prendre de corde, car s'il se trompait d'itinéraire, rectifier la ligne d'ascension sans possibilité de rappel pouvait vraiment poser problème.

 

Mais sans doute le moment le plus difficile fut le jour où il montait la Ravier à la Peña Blanca de Troumouse. Ce jour-là il faisait très froid et il y avait beaucoup de brouillard, le genre où on ne voit pas à cinq mètres. Il a eu beaucoup de mal à trouver la paroi. Le rocher était très humide. Sur la vire du milieu de la voie, il lui a fallu attendre un certain temps jusqu'à ce qu'il puisse identifier la suite de l'itinéraire. Mais le pire est venu quand, ayant terminé la voie très tard, est tombé une averse de grêle qui l'a laissé complètement trempé et à la limite de l'hypothermie. La descente, qui est normalement relativement simple, le fut moins avec une visibilité nulle et sans GPS, pas moyen de trouver le bon chemin. Et pas question de bivouaquer sur place dans ces conditions. Eloi Callado a alors prit une décision très risquée : suivre toute la crête du cirque de Troumouse, technique mais plus facile à suivre malgré le brouillard, en passant par le sommet de la Munia, la Sierra Morena et le pic de Troumouse, pour désescalader son arête Sud-est (cataloguée comme PD) et rejoindre le port de Barrosa et de là le refuge de Barroude. Il lui fallait rester constamment en mouvement car il était complètement gelé et trempé. Avec le brouillard, le froid et la roche mouillée, sur l'arête sud-est du Pic de Troumouse, il a fait quelques glissades dangereuses. En outre, à plusieurs reprises, il ne savait par où descendre, posant quelques rappels sur des blocs sans trop savoir où il allait... La vérité est qu'il était assez stressé parce qu'il pensait qu'il ne serait pas capable de descendre. Enfin, le soir, il est arrivé au port de Barrosa, et quand il trouva un panneau indiquant le GR, il l'a embrassé et l'a rempli de baisers comme il ne l'avait jamais fait auparavant à un panneau.

Durant ces 67 jours de traversée, il s'est reposé six fois : cinq jours à cause du mauvais temps et un jour parce que sa tête en avait besoin.

Eloi est un amoureux et un passionné des Pyrénées; c'est là qu'il s'est entraîné comme grimpeur et alpiniste. Il ne peut parler des Pyrénées sans une forte émotion, parler de cette chaîne de montagnes civilisée et sauvage à la fois. Mais ce qu'il a le plus ressenti durant toute sa traversée est que, fondamentalement, les Pyrénées sont une terre de contrastes. Contrastes à tous les niveaux : géologique, paysages, météorologie, démographique, économique et culturel.

Voici ce qu'il dit à la fin de l'interview (en espérant que la traduction soit fidèle) :

Dans les Pyrénées, tout est très proche ou très loin à la fois. Vous pouvez être en train d'escalader la paroi d'une face Nord inhospitalière où un éventuel accident (et plus encore en solo sans aucun moyen de communication d'urgence) serait une catastrophe ; et quelques heures après vous sirotez une bière sur la terrasse d'un joli petit village touristique des Pyrénées. Dans cette même paroi (et la grande majorité de celles que j'escaladais) vous pouvez ne pas avoir de couverture téléphonique ni même le 112 d'urgence; et vous retrouver au sommet avec une couverture internet et recevoir un nombre incalculable de WhatsApp . Vous pouvez passer une journée dans l'une des plus belles escalades des Pyrénées (par exemple, dans le Pic d'Espade) et le lendemain dans l'une des pires dans une roche décomposée (Arbizon). Un jour, on peut grimper avec le duvet et le lendemain en chemise à manches courtes. Un jour on peut voir des centaines de touristes venus voir la Grande Cascade de Gavarnie et un autre retrouver la solitude durant une escalade hivernale. Un jour, on se promène dans une vallée solitaire où on ne rencontre que le berger avec ses moutons, et dans la vallée suivante on se retrouve dans une station de ski. On peut faire un bivouac sous un rocher où Jésus a perdu sa sandale et le lendemain se rendre dans un refuge moderne bondé de gens. On parle français et après une marche de trois heures on parle en catalan ou en espagnol. Dans les Pyrénées, le contraste se respire et se vit constamment.

Actuellement, dans les Pyrénées, nous devrions distinguer les ascensions classiques de toujours, historiques, de celles classiques modernes, celles qui en quelques années sont devenues à la mode. Grâce à ces deux types de voies classiques, vous pouvez voir l'évolution du terme «classique» et de l'escalade en général. Ainsi les classiques historiques, quelle que soit la difficulté, ont tendance à avoir un engagement clair en raison d'un faible équipement et d'une certaine qualité de la roche dans de nombreux cas ; les classiques modernes, ces voies qui sont actuellement les plus parcourues dans les Pyrénées, sont généralement des itinéraires bien équipés, avec une beauté de mouvements incontestable, avec peu ou pas d'engagement.

Pour faire cette distinction, je vais citer des voies classique historique, comme l'esthétique et la beauté du Spigolo d'Ansabere, l'austérité de la Ravier à l'Embarradère, l'engagement et l'ambiance de la Nord du Vignemale et les fissures de Las Torres de Bassiero. J'ai eu un plaisir particulier à gravir la Ravier de l'Embarradère, car cela faisait exactement 20 ans que je l'avais grimpé pour la première fois. Parmis les classiques modernes, je suis favorable à l'air de déjà vu courte mais précieuse pour Caputxí et pour les excellentes voies de granit du Pic d'Espade : Picachu, Saucisse d'Estrasburg, Tango Noire, etc... En fait, la voie Réunion Syndicale du Pic d'Espade, qui est celle que j'ai escaladé, n'est pas la plus jolie mais la plus facile de la paroi, et pour cette raison aussi elle est de plus en plus fréquentée et se place comme une future classique du secteur.

Si j'avais eu plus de temps et un compagnon, j'aurais voulu faire un total de 100 voies, pour "les cent plus belles" des Pyrénées aujourd'hui, ajoutant aussi des massifs de la chaîne que j'ai évité comme Gourette, Cadi, Udapet, etc.


Interview originale à retrouver sur le site Desnivel.com
 

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