Récit Just a Spigolo

"Just a spigolo "

2003


Récit reproduit avec l'aimable autorisation de Philippe Lassaigne
 

 

Que faisiez-vous ce premier week-end de septembre ?
Ben nous, on était au cirque !
Eh ! Partez pas ! Au cirque de Lescun, ce petit poème accroché sous le Billare, en vallée d'Aspe. De la montagne, quoi.

Plus précisément, on a pris la première à gauche à l'entrée du village en direction du pont Lamary. Quatre ou cinq kilomètres de piste avec la pas du tout 4 x 4 Fiesta et nous voilà au terminus, un joli petit parking à ours au bord du gave d'Ansabère, C'est le vrai départ. "Tu vas voir Jérôme, elle tue la marche d'approche..." Une petite heure plus tard, à travers bois et vallons, nous arrivons aux cabanes d'Ansabère par un large sentier le long d'un joli ruisseau encaissé. Hommages portés au berger qui taille un manche à son couteau, assis au bord de la fontaine, bien au chaud dans sa polaire jaune estampillée festival de bande dessinée d'Angoulême, bravo le dépaysement. Pour le gîte, nous nous installons dans une des cabanes secondaires, la principale faisant office de bergerie à la saison. Tout confort la bergerie, avec même une jeune et jolie stagiaire qui nous vend deux bons gros morceaux de fromage goutteux.

 
 

Il est possible d'en profiter hors saison, de la cabane bien entendu. La notre est plus rustique et pourtant sacrément confortable. A condition d'aimer dormir avec un garçon alors qu'il y a une bergerette pas bien loin

Le Spigolo ?
Ah oui, le Spigolo... ben on y voit rien. Enfin si, on voit le brouillard. Ah ! Regarde, il se lève. Put..., impressionnant non ? Majestueuses ces aiguilles d'Ansabère qui déchirent le voile de tourmente et réclament le bleu du ciel. Demain, on y est mon gars, là, sur le fil, à gauche. Pourvu que ça se lève... Ils ne savaient pas, les héros, que ça allait être le leitmotiv. Bon ben, y'a plus qu'à s'installer, manger chaud, régler le réveil. Merde, le réveil. T'as pas de réveil ? Non, et toi ? Bon, c'est pas grave, on se lèvera avec le jour. Heureusement qu'on a pas aussi oublié le topo... Merde, le topo... Ah non, il est là. Ne partez jamais avec un Alzheimer...

 
 

Le jour tourne en rond depuis déjà un bon moment quand on décide de se lever. Si si, nous sommes de vrais montagnards !
Rhaa... je vous le souhaite le saut du lit dans la froidure, les orteils dans le duvet jusqu'aux oreilles avec juste ce qu'il faut de bouche à l'extérieur pour aspirer un mauvais café bien brûlant. Il y a des sportifs qui montent au Spigolo pour la journée. Ben, nous, nous sommes posés là, adossés à la cabane, regardant les aiguilles, les brebis, le ciel... pas vraiment bleu, le con. Nous sommes vivants, pourvu que ça dure.

Allez, viens ! Un sac pour deux, des étriers en cas, un petit jeu de coinceurs, mes friends préférés, des victuailles, de l'eau, bien qu'avec ce temps nous risquons plus la douche que l'insolation. Pas de vêtements chauds puisque nous avons déjà tout sur nous. L'aventure, c'est l'aventure. Le chemin monte au col de Pétragème puis au pic d'Ansabère, une superbe ballade, surtout s'il reste de la neige. Nous, c'est direct vers l'éperon que l'on se dirige, dans un pierrier pas toujours sympathique. Nous finissons presque en rampant dans du II sup, à quatre pattes quoi, jusqu'à l'aplomb d'un dièdre-cheminée pourri, à la recherche d'une hypothétique plaquette. En fait, l'attaque se trouvait 50 mètres plus bas et la première plaquette au sommet d'un petit gendarme que l'on atteint par une traversée ascendante. Déjà une bonne demi-heure de perdue. Le doute. Quel doute ? Juchés sur le gendarme, les deux héros scrutent le ciel. Beau défilé nuageux, belle parade à l'insouciance. On y va, renchérit Jérôme en tapant des pieds. On y va, on y va et si tout cela tombe, les nuages, le ciel l'univers et ta sœur ? Ben, on redescendra dit-il en haussant les épaules, notre Gégé toujours enthousiaste. Une heure de plus gaspillée sur ce gendarme à attendre que les vents tournent en même temps que les oracles. Finalement, après l'offrande d'une des deux gourdes finissant explosée une vingtaine de mètres plus bas, nous voilà partis. Pas fiers, pas vraiment sûrs d'aller tâter du sommet. Nous gravissons la première longueur, un IV+ enquillé en grosses pour titiller les sensations...

 
 

C'est plus dur que prévu. Arrivés au relais, nous enfilons les chaussons, sortons la quincaillerie, histoire que les randonneurs en bas sur le chemin ne pensent pas que nous sommes égarés. T'es sûr qu'on pouvait pas aller à la plage ? C'est bien la mer aussi. Evidemment, il a fallu avancer. Deuxième longueur : nous ne sommes pas embêtés par l'équipement puisqu'il n'y en a pas. On ne risque pas non plus d'en mettre tellement le rocher est péteux. Il n'y a pas que lui... C'est fou comme c'est réjouissant deux points rouillés que l'on appelle un relais. Au fait, le ciel est un peu plus bleu. Nous pouvons continuer.

Nous manquons de nous perdre dans la longueur en V, les plaquettes jouant à cache-cache tous les dix mètres dans un mur plutôt vertical. Nous quittons enfin le socle pour s'élancer sur le fil pas vraiment rasoir du Spigolo. Pas le temps de s'ennuyer dans cette fissure bouchée à gauche du relais... fissure en fait shuntable par une dalle ornée de jolies plaquettes neuves. Cela, bien sûr, nous le constatons une fois l'obstacle surmonté : 6b+/6c avec pendule involontaire et pas du tout obligatoire à condition de savoir poser les pieds! Oh,eh... si on n’a plus le droit de tester l'équipement ! Bon, ça monte encore, même pas le temps de s'attendrir sur la clémence passagère du temps dans cette belle fissure-écaille-dièdre longue de 40 mètres. La totale quoi. 6b ? T’es sûr ? Ouais j'te dis, c'est marqué. Aller, sec ! Plus sec ! Va falloir que je te hisse si ça continues.

Réponse facultative...

 
  En attendant, les nuages remettent le couvert, il va commencer à faire froid. Nous voilà sous les difficultés : un beau dévers de deux longueurs en 7a/b sans prises de couleurs ni résine mais avec tout de même un chapelet de plaquettes dignes des meilleurs gymnases. Il fallait bien ça. Respect messieurs les ouvreurs, il fallait oser en 1967 avec vos fils de fer. Grâce au rééquipement, on passe tranquille en A0 puis AI/A2. Finalement, c'est toujours pareil, les longueurs les plus dures sont de loin les mieux équipées. Les pieds dans les pédales, les fesses dans le gaz et quel gaz ! On peut même prendre le temps de mater les randonneurs. Eux aussi doivent avoir froid à force de nous décortiquer aux jumelles. Qu'ils en profitent car après la traversée ils ne nous verront plus. La traversée, encore un mystère, trois clous en deux mètres puis plus rien sur six, de quoi se mettre dans une belle position, celle dite du râteau. T’es sûr que tu veux pas y aller en tête avec le sac ? Bon c'est que du 6a, on randonne là-dedans. Tu fais gaffe quand même, hein ?  
 

Nous voilà en face ouest. Il n'y a qu'une chose à dire et à partager lorsque l'on n’est pas trop occupés à claquer des dents : on se pèle ! Tu sais, je crois bien qu'on va sortir par la voie originale, tant pis pour la variante en 6c. De toute façon, avec ce brouillard qui est revenu, on verra rien et j'ai comme l'impression que la luminosité baisse. Ok, pas de problème. Ah oui, quand même, avant la sortie reste à gravir une dalle magique et pas mal engagée en 6b+ à gros bacs, sur laquelle il faudrait grimper intelligent. Ce serait chose facile avec le collègue assurant depuis la voiture la main dans la poche mais là... Nous ne battons pas un record de vitesse sur ce coup. Une grimpe juste assez rapide pour que les doigts ne restent pas collés au caillou. A présent, ce n'est même plus du beau calcaire, vous cernez l'humeur. Nous nous retrouvons suspendus au relais tels deux jambons dans la cave. Nous ne lorgnons même pas sur les difficultés de la variante. La sagesse, vous n’en doutez pas, guide nos pas sur le V+ final. Le genre de longueur où l'on est bien content de ne pas avoir oublié ses friends, surtout quand le piton que vous venez de mousquetonner vous reste dans la main.

Enfin la plate forme finale nous accueille. Mais c'est pas fini !

Non c'est pas fini. Faut bien en descendre du Spigolo. Je vous sens attentif mais vous rappelle que nous nageons dans le brouillard avec un champ de vision de myope, pas plus de dix mètres aux meilleurs moments. Le topo parle d'un rappel d'une trentaine de mètres pour attraper la brèche qui conduit à la voie normale du pic d'Ansabère. Ca va on sait lire, la corde on peut la jeter. Mais elle est où cette brèche ? Par là ? Non par là !
Euh... Bon, faut y aller, files-moi les clous si jamais je dois remonter. La descente d'Orphée, je l'imagine bien maintenant, je la vis, je la vis. Je l'ai vu et vécue je veux dire. Heureusement que Jérôme a déplacé le rappel sinon c'était 45 mètres de descente et pas de brèche. La brèche, c'est une belle petite course d'arête de 50 m qui doit être bien sympa au soleil. Avec la nuit qui pousse derrière l'épais brouillard, on va pas traîner, même pas hésiter. Nous restons encordés, tendus, sur la vire ruisselante de flotte car eh oui, le brouillard c'est de l'eau ! Nous finissons en canyoning dans le couloir d’éboulis et de terre qui remonte au sentier.

Bienvenue en Espagne Jérôme !

Pas d'effusions, dans un quart d'heure il fera nuit. On ressort les grosses, on remballe sans trier et on galope sur le sentier en direction du col de Pétragème. Depuis le temps qu'on l'attendait, la nuit tombe comme nous sur le chemin d'ailleurs ; je ne compte plus le nombre de fois mais me réjouis que la partie la plus charnue de l'individu soit située derrière. La longue descente vers les cabanes n'est plus que du bonheur, le regard conquérant, conquis et modeste vers cette belle montagne qui a bien voulue se laisser visiter.

De la lumière, des voix, des bêlements de brebis, nous voilà de retour aux cabanes Ulysse d'une odyssée verticale. Nous sommes attendus, nos randonneurs spectateurs de l'après-midi bivouaquent dans la troisième cabane et viennent partager nos premières impressions. Mieux ou pire, la jeune bergère s'est inquiétée de la lenteur de notre progression. D'après elle, les autres alpinistes mettent beaucoup moins de temps alors elle a appelé les secours. Téléphone satellite et sollicitude, belle humanité que cette montagne là. Nous rappelons les gendarmes puis allons boire une soupe et finir le fromage... bien trop énervés pour s'endormir si tôt.

Il ne faisait plus froid