Récit Alvarez

"La face Est de la Grande Aiguille d'Ansabère"

1985

Juan Alvarez


Revue Pyrénéenne 1985 N°31

La montée aux cabanes d'Ansabère s'est effectuée dans un épais brouillard, une de ces « purées de pois » où toute vie est assoupie. Pas un son, pas un souffle, le silence presque absolu dans un univers clos. Voici presque deux heures que nous nous sommes mis en chemin. Il est à se demander si on les trouvera, ces fichues cabanes. En voilà une..., mais sa forme devient au fil des pas de plus en plus difforme ; pas de chance, c'est un bloc calcaire gigantesque probablement issu des aiguilles voici plusieurs millénaires. C'est à notre grande surprise qu'une des cabanes nous révèle sa présence. Elle était adossée à ce bloc énorme qui la protège de la foudre et de l'autan.
Dans la pénombre le berger finit sa traite. Il nous salue d'un ton bourru. Une faible lueur éclaire son abri. La nuit est tombée.
Au petit matin, le cirque d'Ansabère baigne encore dans le brouillard. Il s'est désépaissi depuis hier soir.

 
 

Les aiguilles restent toujours invisibles. Nous essayons un instant de les imaginer, ces aiguilles de calcaire, hautes de trois cents mètres, comme des poignards plantés vers le ciel. Peut-être le brouillard est-il là pour ne pas nous décourager.

La quincaillerie est prête, nous le sommes aussi. La montée au pied des aiguilles est rude mais l'espoir de voir à tout moment surgir ces lances de pierre nous donne des ailes.
Soudain le rideau se lève. Un lambeau de ciel bleu apparaît, ainsi qu'un bout de paroi. Nous posons les sacs et, les yeux rivés vers le ciel, nous attendons que le reste du brouillard se dissipe. C'est maintenant chose faite. La paroi est à vous donner le vertige. « Putain que c'est raide », s'écrie Peyo avec son accent béarnais. Nous endossons nos sacs sans même détacher nos yeux de la paroi et commençons à longer la croupe rocailleuse qui mène au pied de la face, mais quelques chutes nous font comprendre qu'il faut baisser les yeux et regarder droit devant.
Trois longueurs sont effectuées avec la plus grande circonspection, car la cheminée qui mène à l'attaque et aux réelles difficultés est très délitée. Nous évitons à deux reprises le pire. C'est avec joie et soulagement que nous atteignons le départ de notre voie. Il n'est pas très tôt et près de trois cents mètres difficiles restent à gravir.
Bruno part en tête assuré par Peyo. La première longueur, qui d'après le topo est toute en artificiel, est franchie sans même poser un étrier. Je pars à mon tour et tente de ne pas utiliser d'étrier. J'arrive au relais exténué. Il a tout de même une sacrée forme, ce Bruno. Romuald qui m'assure attrape un torticolis. Les relais ne sont pas très spacieux. Il faut parfois attendre que la cordée du dessus libère le « terrain ». Les cordes volent dans le vide. C'est raide. Nous nous efforçons à présent de nous « économiser ».
Au-dessus, Peyo pendule à trois reprises dans une traversée délicate, Romuald n'aime pas beaucoup ces allées et venues. Enfin tout s'arrange et nos deux cordées vont à présent bon train.
Nous voici au troisième relais. La longueur qui suit s'avère de toute beauté. Il s'agit d'un magnifique dièdre fissuré de trente mètres, barré d'un surplomb peu engageant. La fissure est garnie de coins de bois, qui offrent une sécurité assez précaire. Certains sont si piteux qu'on se demande comment ils tiennent dans la fissure. Ils appartenaient sans doute à ceux qui en firent en 1957 la première. Le dièdre est athlétique, mais le surplomb si redoutable vu d'en bas apparaît de plus en plus abordable, de bonnes prises permettant en effet de le maîtriser.
Un choucas vient nous rendre visite, visiblement il s'intéresse à notre évolution verticale. Combien nous nous sentons faibles avec toute notre quincaillerie de coinceurs et de mousquetons, face à cette créature qui évolue dans l'air avec une telle maestria.
Il est là, à quelques mètres seulement, déployé, immobile, porté par les courants ascendants, de dame pesanteur se moquant.
Le relais que nous occupons n'est pas des plus spacieux. Voici presque une heure que nous y sommes ; c'est que le cheminement ne s'avère pas évident. A maintes reprises j'examine le topo mais la description est quelque peu ambiguë. Bruno tente à plusieurs reprises de trouver un passage, mais à gauche comme à droite, il n'y a rien à faire, ça ne passe pas. Je me propose de passer par la droite, l'issue me paraît plus « sympa », mais Bruno, têtu comme une bourrique, retente et passe... par la droite. Le passage en effet n'est pas très évident et la protection n'est pas très bonne : c'est ce qu'on appelle un « six expo ».
La paroi devient maintenant de moins en moins raide. C'est avec joie que nous atteignons l'épaule. Le rocher est devenu sournoisement délité. Il faut être très attentif. Cela n'est pas facile tant le spectacle qui s'offre à nos yeux est fantastique. La cime de la grande aiguille se profile à travers une légère brume qui est aspirée vers les hauteurs célestes. A nos pieds, s'étend une mer de nuages où nos spectres sont projetés dans un halo de couleurs. Quelle magnificence et quelle poésie surtout !
C'est avec délicatesse que nous atteignons la cime de cette fameuse aiguille nord, dont l'histoire de la première est si tragique. En effet, l'accès à cette aiguille n'est pas chose commode. Toutes les voies y menant comportent des passages d'escalade très difficiles. Celle qu'empruntèrent les premiers ascensionnistes (Calame et Carive) n'est pas très haute (dans les difficultés) cinquante mètres à peine, mais elle comporte une fissure dont le degré de difficulté est de VI inf. Cest en descendant l'aiguille en rappel (presque surplombant du haut en bas) que l'on prend conscience de l'exploit, vraiment remarquable pour l'époque (1923), la fissure est en effet très exposée. Calame réussit à la forcer en tête, mais Carive chuta et la corde, sans doute très usée, se rompit. Calame se tua à son tour à la descente, après être monté seul au sommet (la corde neuve qu'ils avaient commandée pour cette difficile ascension se faisait trop attendre, elle arriva à Pau le lendemain du drame).
Tout au long de la descente vers Lescun, je n'ai cessé d'être fasciné à l'idée de penser que des hommes tels Calame et Carrive puissent s'attaquer à des voies aussi difficiles et cela totalement dépourvus de matériel valable. Instinctivement, j'ai jeté un œil sur la corde qui dépassait du sac d'un de mes compagnons et je me suis dit : « Ils avaient quand même un sacré culot, nos anciens ! »

 

Juan Alvarez