Dièdre Nord-est - Récit

Dièdre Nord-est

Grande Aiguille d'Ansabère
Jean Hourticq / 11 et 12 novembre 1977


         
   

Ci-dessus : extrait du carnet de courses de Jean Hourticq

 
         
   

 

Grand Pic d'Ansabère : Face Nord


En cette journée du 11 novembre, je me trouve à la cabane d’ANSABE, en présence de mon compagnon de cordée François*, et de deux autres camarades, Dominique et Yves.

J’allume ma lampe frontale, il est très exactement une heure du matin, je n’ai toujours pas trouvé le sommeil. Dans cette charmante Vallée d’Aspe, au cœur des Pyrénées, je ne cesse de penser, de penser à cette longue et dure journée qui nous attend. Dans mon esprit, je revois cette paroi Nord de la Grande Aiguille, et en particulier le grand toit, situé à l'issue du premier tiers de la course, obstacle redoutable et théâtre de combats épiques déjà anciens.

Les bergers et leur troupeau ont regagné la vallée depuis quelque temps déjà et la solitude de ces lieux ne fait que renforcer mon angoisse. Et puis, ne faut-il pas être fou de se lancer à l'assaut d'une montagne, dont les difficultés sont à la limite de l'extrême, après un séjour d'un mois à PARIS . ... L'acclimatation aura été rapide.

C'est alors que me revient à l'esprit ce vieux projet qui va peut-être devenir réalité. Cette course a mûri dans le moindre détail, durant mon séjour dans la capitale. Je n'ai rien laissé eu hasard : un entraînement progressif et quotidien, composé essentiellement de footing, culture physique et entraînement spécifique sur les grès ferrugineux du Port de Vanves. Ce dernier est excellent, par les efforts qu’il impose et les qualités d'équilibre qu'il développe du fait de la rigoureuse verticalité. Oui vraiment, je situe ma forme physique au summum de mes possibilités.

Après une nuit plutôt agitée par des pensées et des souvenirs, nous partons de bonne heure, Dominique et Yves nous accompagnent et se chargent de soulager nos épaules. En effet nos sacs sont assez lourds et nous avons pris beaucoup de matériel pour mettre tous les atouts de notre côté.

Nous suivons un petit sentier qui nous amène à un col, puis par une longue traversée dans un immense pierrier, nous atteignons le pied de la paroi. Il fait déjà jour.

C'est une paroi fort impressionnante et le toit, vu des éboulis, nous apparaît tout à fait exceptionnel.

Le ciel est dégagé. C’est le grand beau temps. En route ! Je prends la tête de la cordée. Le rocher est excellent. J’arrive sur une petite plate-forme 30 mètres plus haut et installe le relais. La première longueur est gravie en escalade libre sans trop de formalité. Pourtant, la cotation de ces passages est déjà sérieuse et tout est dépitonné. Nous abordons maintenant le dièdre qui nous mène jusque sous le toit. C'est une longueur en artificiel et en libre. Je réussis à passer par un gratonnage des plus délicat, sans utiliser les étriers, tout en me rétablissent à l'aide de mousquetons. Le relais sur étriers m’oblige à renforcer l'assurance afin d'y accueillir mon compagnon.

Celui-ci grimpe assez rapidement malgré sa lourde charge. Une courte progression verticale me permet d'accéder à une niche où j'installe le relais avant le toit. Je fais signe à François de me rejoindre et j’ai tout le loisir de le voir enlever les pitons des fissures. C’est long, fastidieux, mal commode. Il se livre à toute sorte de gymnastique pour enlever un piton récalcitrant.

Arrivé à mes côtés, je l'auto-assure et récupère le maximum de matériel afin de venir très rapidement à bout du toit. Le travail consiste alors à choisir les bons pitons, parmi les deux laissés en place par nos prédécesseurs. Le seul risque est de voir un piton se desceller. Alors il est évident qu'on éprouve quand même quelques chaleurs quand on se retrouve suspendu au bout de la corde dans ce monde bien au-delà de la verticale, où les pieds ne touchent la paroi.

Les cornières sont maintenant enfoncées les unes après les autres dans des positions particulièrement déversées. C'est extrêmement fatigant. L'une d’elles ne pénètre que de quelques centimètres. J'y passe une cordelette afin de mieux répartir 1a force. Par bonheur elle tient. Un autre piton et je rejoins une fissure verticale qui aboutit à une plate-forme. Là le terrain est plus accueillant. On plante un piton, on monte dessus : c'est long et le soleil est déjà haut. En effet ça ne va pas vite "en artificiel" et je trouve que les éboulis d'où nous sommes partis, ne me paraissent pas très éloignés...

Dominique et Yves qui nous observent à la jumelle, nous crient qu'ils partent. J'invite François à monter le plus rapidement possible afin de trouver une plate-forme de bivouac, car il ne reste plus que deux heures de jour.

Nous tirons encore trois longueurs. La dernière est parcourue à la frontale et François qui n'en possède pas, éprouve bien des difficultés à me rejoindre.

Nous décidons d'en rester là pour aujourd'hui. Nous "cassons" une petite croûte, mais ce n'est pas le grand appétit. Je croque un "MARS" et ressens aussitôt une vive douleur. J'ai la gorge enflammée et le phénomène de la déshydratation se porte sur mes amygdales récemment opérées. Nous nous installons à cinq mètres l'un de l'autre et enfilons nos duvets.

François est installé sur une vire légèrement inclinée, le dos contre la paroi. Moi, en dessous, sur une étroite terrasse, les épaules coincées dans une grotte trop étroite.

En bas, dans la vallée, des lumières scintillent, un feu de camp est allumé. Une nuit d'une luminosité incomparable où brillent des milliers d'étoiles. C'est merveilleux. Exténués, nous sombrons dans un sommeil d'enfant.

Le jour et le froid plus vif nous incitent à nous agiter. Très rapidement nous plions bagage. Nous savons que les plus grosses difficultés sont derrière nous ; aussi abordons-nous les premiers mètres avec un enthousiasme tout neuf.

Nous atteignons l'épaule sommitale et par une grande traversée sur la gauche, nous arrivons au pied de l'ultime difficulté : une cheminée-dièdre. C'est un passage du cinquième degré en mauvais rocher. Nous nous élevons doucement, avec prudence et concentration puis notre tension se relâche : nous apercevons le sommet.

Après ce passage il reste une longueur aisée et, avec grande satisfaction, nous débouchons sur l'arête sommitale à 10 H 30. Nous venons de réaliser la Face Nord du Grand Pic d’ANSABERE, un des plus grands itinéraires classiques des Pyrénées.

La course réalisée, nous avons eu l'impression d'avoir franchi une nouvelle étape dans le domaine de la difficulté. La voie est désormais ouverte pour affronter les plus grands itinéraires alpins.

Mais il ne faut pas déformer la montagne par la performance obtenue. Il faut rester modeste. La montagne c'est surtout le sentiment de partager se beauté, d'être présent avec son compagnon et d'éprouver une certaine amitié envers celui qui tient votre vie entre ses mains.

Je suis heureux d’avoir vécu en un lieu solitaire quelques heures de souffrance me faisant oublier le monde actuel de 1a violence.

* S'agissant de François Carrafancq