Récit ariz

"Histoire d'une ascension du Spigolo d'Ansabère "

1969


Diarro de Navarra du 04 septembre 1969

"merci à Marie Garcia pour la traduction en français de ce récit espagnol"

Cliquez ici pour lire le récit en espagnol

   

Photographie Mikel Usechi

Photographie paru dans Diarro de Navarra 1969

Gregorio Ariz

"La petite aiguille d'Ansabère est la plus svelte et élégante de toutes celles qui existent dans les Pyrénées. Son côté Sud est un éperon aiguisé de 350 mètres de haut qui pointe le ciel comme une flèche.

Le pyrénéen Despiau a baptisé "Spigolo" ce magnifique éperon et ouvrit une voie dans ce tranchant, obtenant avec une démonstration de technique et de persévérance une voie du 6ème degré, grandiose pour ceux qui aiment les ascensions verticales. Le dépassement de cette paroi a coûté à Despiau 12 jours de dur travail. Sur plusieurs mètres, elle ne possède pas la moindre fissure pour enfoncer des pitons et c'est pour cela que, pourvu d'un burin, avec la patience d'un artisan, il fit des trous cylindriques pour loger des pitons à expansion qui allaient lui permettre d'avancer dans ces parties environ à 10 mètres par heure.

Actuellement, avec tous les fers mis en place, le temps pour son ascension s'est considérablement réduit, de sorte qu'une cordée, de deux personnes, bien entraînée peut monter en huit heures.

La deuxième ascension fut aussi réalisée par des français et la troisième fut à la charge de nos camarades du G.E.D.N.A., Inaki et Chucalo.

A la fin de juin dernier, j'y suis allé avec mon frère José-Ignacio et après avoir monté les 150 premiers mètres, nous avons du nous retirer par plusieurs descentes en rappel suite à un orage imprévu qui mis la paroi dans des conditions dangereuses. Ce retrait nous donna encore plus l'envie de la gravir. Dès que les conditions ont été favorables, nous nous sommes attaqué à elle.

C'est le 10 août, les névés des Pyrénées dans les zones de Belagua et Zurisa moins présents que les autres années. Nous avons dormi dans une grande plateforme à 120 mètres du sol et avant l'aube nous étions prêts pour l'ascension.

Les brûmes, montées de la vallée pendant la nuit jusqu'à notre bivouac se retirent peu à peu sous l'effet du soleil qui se lève doucement.

Je commence à grimper le dièdre qui marque le début des difficultés et que je connais par notre précédente tentative. Dès ce moment, c'est le travail de passer les étriers d'un clou à l'autre, nous devons le maintenir durant toute l'ascension, excepté lors de quelques sorties libres, toujours délicates. La deuxième longueur est réalisée par José-Ignacio et débouche dans une grande pierre plate, lisse et décollée.

Nous n'avons pas besoin de mots pour nous comprendre, ils troubleraient l'imposant silence et le rythme accéléré de nos coeurs en plein effort. Nous avons été dans d'autres occasions ensemble dans des parois semblables, avec la cime prétendue sur nous, dessous une immense solitude nous sépare des hommes; autour de nous, la confiance de l'amitié, la seule qui peut permettre l'entrée dans ces zones.

Une grande file de rivets sur une zone affaissée nous élève par le tranchant même de l'éperon en deux longueurs de cordes. Les relais, assis sur étriers, sont iconfortables. Les marches s'enfoncent dans les cuisses et il faut attendre avec patience que le camarade progresse mètre après mètre, les "ardoises" polies de notre chemin. Les heures en revanche passent vite et nous prenons même le temps de bavarder avec des français qui escaladent également une voie proche de la notre.

Lorsque je suis au plus replié sur moi-même, voyant la difficulté que comporte ces longueurs de corde, une lueur traverse ma pensée et me fait remémorer une phrase que j'ai lu de Gaston Rébuffat: "à force d'escalader pour escalader, n'y aurait-il pas le danger d'oublier quelle est la montagne sur laquelle on grimpe ?"

Je ressent la peur qu'il m'arrive la même chose et je m'arrête. Je n'ai pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour apercevoir la grandeur de l'horizon. Mon emplacement est si privilégié qu'à peine un petit angle me prive de la vue sur la partie Ouest.

Je suis hissé sur une hauteur de laquelle j'aperçois tout sans voir la fin;

Les montagnes de cette zone pyrénéenne que j'aime tant et dont j'ai tant de bons souvenirs restent altives , chacune à leur place, comme j'ai pu les contempler il y a quelques années pour la première fois.

Comme je me sens petit devant une panorama si dilaté ! Parois à grandes proportions que tant d'efforts et de savoir nous demande, c'est un rien devant l'immensité de cette tranche pyrénéenne.

Unis à la roche par un morceau de fer qui a à peine pénétré de quelques centimètres , je me retrouve suspendu dans l'air. Entre mes pieds, je vois 30 mètres plus bas la progression de mon camarade José-Ignacio qui se mouvoit sur ses étriers, répétant une et cent fois la même opération de les changer de place. Je le vois, ravi, sifflant une chanson, comme insouciant du travail qu'il réalise. Des cris lointains m'arrivent et je peux voir des amis du groupe qui nous ont repéré depuis leur escalade à la Grande Aiguille d'Ansabère. Nous leur répondons joyeusement et continuons notre route.

C'est la mi-journée lorsque nous arrivons à la cîme et nous tombons dans les bras l'un de l'autre, ravis. Ceux de la Grande Aiguille se trouvent aussi à la cîme et nous saluent, l'ami Miken, responsable du reportage photographique, bien que le soleil ne lui ai pas laissé faire ce qu'il souhaitait, prends quelques diapositives en souvenir.

Le retour est facile et nous allons bientôt nous retrouver dans le travail quotidien, mais un plaisir indescriptible perdure comme en souvenir des heures intensément vécues, suspendues dans le vide en ne dépendant que d'une technique et de quelques clous."

Gregorio Ariz.