Les espagnols à Ansabère

5 et 6 juin 1958 : Les espagnols arrivent en force à Ansabère
1ère ascension de la Fissure Sud de la Petite Aiguille
Variante Bescos-Diaz de la Face Est de la Grande Aiguille
Variante du Dièdre Nord-Est de la Grande Aiguille


  Avant la fin des années 50, les grimpeurs espagnols ne sont pas venus "varaper" du côté français des Pyrénées à cause de la guerre civile espagnole, de la seconde guerre mondiale. Le régime de Franco a fermé la frontière jusqu'à la fin des années 50. Lorsqu'ils arrivent à Ansabère en 1958, les espagnols ne font pas dans la demi-mesure. Six grimpeurs, Juan José Diaz (dit Pepe Diaz), Rafael Montaner, José Antonio Bescós, Alberto Rabadá, Julián Vicente et Jesus Mustienes ouvrent une voie et réalisent deux variantes simultanément en trois cordées de deux : Montaner-Vicente, Bescós-Diaz et Rabadá-Mustienes. Voici le récit de cette aventure, d'après les témoignages de Julián Vicente et Pepe Diaz pour "el boletín de Montañeros de Aragón de 1959" relatés dans le livre d'Alberto et David Planas : "Rabadá-Navarro" (Barrabes, 2002, pages 105 à 111). J'ai tenté d'en faire une traduction aussi fidèle que possible ;  
 



Le livre d'Alberto Planas et David Planas
Barrabes / 2002


Photo © Pepe Diaz issue du livre ci-dessus
"El Super", une vielle chevrolet de 1929 qui va dès 1957 accompagner les grimpeurs aragonais. Si c'est une bi-place, ils montaient à 6 ou 7 : 3 devant et les autres dans le coffre.


Photo © Pepe Diaz issue du livre ci-dessus
Rabadá, Bescós, Vicente, Diaz et Montaner après l'ascension da la Nord de la Tour du Marboré.

La "Fissure Sud" ou "Montaner-Vicente" de la Petite Aiguille


La variante Bescos-Diaz (pointillés) de la Face Est classique (1957) (points) de la Grande Aiguille


La variante Rabada-Mustienes (pointillés) du Dièdre Nord-Est (1954) (points) de la Grande Aiguille


Illustration issue du livre ci-dessus.

 

 

Il fait encore nuit quand l'expédition aragonaise quitte Saragosse à destination d'Oza dans une nouvelle voiture ; à son bord, Rabadá, Bescós, Montaner, Díaz, Vicente et Mustienes. Ce dernier les accompagne pour leur démontrer qu'il peut faire partie du Groupe de Haute Montagne. Le sourire s'efface de leurs lèvres avec le froid. Ils viennent de découvrir qu'une décapotable ne sert pas à voyager par ces latitudes. Le premier et seul arrêt avant d'arriver à Oza est pour une pâtisserie de Huesca, où ils s'arrêtent habituellement dans leurs sorties. Le commerçant se frotte les mains quand il voit entrer la grande perche de Rabadá, puisque celui-ci dévalise chaque fois toutes les figues fraîches de la vitrine. Une fois à Oza ils louent des mulets à un villageois, mulets qui les aideront à transporter tout leur matériel jusqu'à la cabane haute de Lacherito, où ils passeront la nuit. À trois heures de l'après-midi ils sortent de la vallée sous une bruine qui se transforme une pluie intense en arrivant à la cabane. Il est six heures.

Au matin suivant, après avoir déjeuné, les cordées et le matériel sont tirés au sort. On ne sait pas si le mauvais sort a voulu favoriser le reste du groupe, toujours est-il que Rabadá tombe avec l'aspirant Mustienes. Des éclats de rire confirment le soupçon. Rabadá et Mustienes iront à la Face Nord-est de l'Aiguille Nord dans laquelle serpente une voie ouverte par les français (1). Une autre cordée est formé par Díaz et Bescós, dont le destin sera la même aiguille mais par sa face est, où ils grimperont par une ligne ouverte l'année précédente là aussi par des grimpeurs français (2). Montaner et Vicente décident d'ouvrir un nouvel itinéraire par la face sud de l'Aiguille Sud. Ces deux derniers s'encorderont à vingt-cinq mètres avec deux cordes de chanvre, ils emportent une troisième corde de nylon de trente mètres. Ils entament l'escalade par une zone de la paroi présentant de bonnes prises et une qualité de roche acceptable. Après quelque trente mètres d'escalade, les prises sont encore bonnes, mais si elles s'arrachent de la paroi elles perdent toute leur utilité, ce qui les oblige à prendre du retard sur l'horaire établi par le « cerveau », comme ils appellent parfois Montaner. Quand la paroi est à nouveau compacte, cela augmente la fluidité de l'escalade, bien que les grimpeurs utilisent souvent le système de double corde. Au milieu d'une longueur dans laquelle travaille Vicente, le soir le surprend, et celui-ci est obligé de redescendre jusqu'à son compagnon, où le manque d'espace les oblige à monter un bivouac en deux niveaux (une espèce de duplex, tellement à la mode de nos jours). La pluie qui les avait épargné pendant la journée fait son apparition avec l'arrivée de la nuit, au milieu de laquelle l'eau change d'état liquide à gazeux, en formant un brouillard épais. Le matin se lève, et tandis qu'ils reprennent leur matériel leurs corps combattent le froid en grelottant. Sans voir encore le soleil ils entament l'ascension et les pas d'escalade qui paraissaient difficiles la veille sont maintenant réussis avec facilité. Quand Vicente arrive à l'endroit où il a du abandonner la veille, le soleil entame une bataille contre le brouillard. Au bout d'un moment, tandis que Vicente a gravi la fissure par laquelle il montait et arrive à une grande cheminée, le soleil paraît avoir vaincu et le brouillard abandonne la bataille.

La première partie de la cheminée est réussie par Montaner avec une élégance et une maîtrise, fruit de beaucoup d'heures dans la paroi. La longueur suivante offre les difficultés à Vicente qui, après avoir dépassé un surplomb, se retrouve dans une zone assez décomposée. Souvent dans ce type de zones, toutes faciles qu'elles sont, tu te fatigues beaucoup plus que dans l'escalade d'une plus grande difficulté. Épuisés et à cours de matériel, il n'a pas d'autre solution que de faire une relais sur ses étriers. Quand Montaner arrive à son tour, son visage donne des signes de fatigue, situation qui rassure Vicente, parce que cela signifie que le maître a souffert lui aussi. Sans prendre la peine de se reposer Montaner se prépare à franchir un toit de quelque cinq ou six mètres qui paraît vouloir leur barrer le chemin. D'abord il le tente par la droite, mais n'y parvenant pas, il décide de le tenter par la gauche. Peu à peu Vicente voit disparaître son compagnon, et quelques instants plus tard Montaner lance un cri annonçant que Vicente peut déjà monter. Depuis le relais, Vicente continue l'escalade jusqu'au dessus, d'où il émet un cri de Tyrolien pour célébrer la conquête ; cri qui est restitué par ses compagnons qui sont dans l'Aiguille Nord.

La descente est effectuée par la face nord entre cheminées et névés. Une fois sortis, la nuit les accompagnera tout le trajet jusqu'à la cabane. Là, devant l'étonnement d'être les premiers, ils préparent un dîner succulent, mais leurs compagnons n'arrivant pas ils se jetent au lit. Le lendemain, ils se réveillent sans nouvelles d'eux, situation qui commence à les rendre nerveux. À dix heures du matin ils décident d'aller les chercher. Tandis qu'ils s'approchent des aiguilles ils lancent des cris, attendant une réponse, mais celle-ci ne vient pas. Une fois dans la brèche où ils supposent que leurs compagnons doivent passer, ils décident que l'un d'eux doit rester là pendant que l'autre contournera l'Aiguille Nord. C'est Montaner qui reste là. Enfin, un des cris de Vicente est entendu de Bescos et Díaz, lesquels expliquent que Rabadá et Mustienes n'ont plus qu'un rappel à faire. Une fois tout le monde réunis avec Montaner, ils comptent leur aventure.

Montaner et Vicente entament le récit de l'escalade précédemment racontée, le reste du récit débute sur la pente d'éboulis couverte de neige à la base de l'Aiguille Nord. Arrivées au pied de l'Aiguille Nord, chaque cordée prend déjà des chemins différents : Rabadá et Mustienes vont vers la face nord alors que Díaz et Bescós vont à l'est. Ces derniers préparent leur matériel en même temps qu'ils voient leurs deux amis s'éloigner ; tout comme les autres ils ont deux cordes, avec lesquelles ils vont s'encorder, et une troisième qu'ils utiliseront pour se passer le matériel et transporter le sac à dos qui fait office de balluchon.

En fin de compte ils ont choisi d'ouvrir une voie nouvelle, parallèle à celle des français, à la recherche d'une grande cheminée qui s'ouvre au milieu de paroi. La première longueur est entamée par Bescós. Lorsqu'il trouve un lieu propice pour effectuer le premier relais, il est obligé d'utiliser la troisième corde car il n'a plus de matériel pour en assurer la réalisation. La longueur suivante est négociée par Díaz, qui continue par une fissure l'amenant jusqu'à un toit. Une fois qu'il a vaincu l'obstacle, Díaz observe la paroi, et comme récompense à l'effort, la suite offre une partie facile. La dernière longueur du jour est effectuée par Bescós, parce que lorsque Díaz le rejoint au relais il a déjà commencé à faire nuit. Durant la préparation du premier bivouac (comme Díaz avait un don pour cela), son compagnon en profite pour équiper la longueur suivante qu'il devra faire le lendemain. Lorsqu'il redescend en rappel les dix mètres qu'il a escaladé, son ami se trouve déjà dans son sac de couchage, il ne tarde pas à l'imiter.

Le matin suivant, ils se réveillent entourés d'une mer de nuages, ils démontent le bivouac et entament l'escalade. Certains des pitons qu'ils portent sont ceux récupérés l'année précédente dans le Tozal ; matériel français pour parois françaises (3).

Ils effectuent deux longueurs avant d'arriver à la cheminée, qui dans son premier tronçon est couverte d'une mousse qu'ils essayent d'éviter par la gauche. Peu à peu ils la remontent par l'intérieur, bien que quelques fois ils sont obligées de grimper par sa partie la plus extérieure. Le long de la cheminée une série de toits se succèdent dans lesquels, à de nombreuses occasions, les grimpeurs doivent utiliser des parties du corps qui ne sont pas habituellement utilisées pour l'escalade, perdant ainsi toute son esthétique. Un de ces toits pousse Bescós à se surpasser ; il parvient à le franchir après plusieurs tentatives, en « L » dans la cheminée. Il observe un bloc coincé dans l'extrémité du toit, il y passe une cordelette autour, y accroche ses étriers et franchit le toit.

Quand ils arrivent dans la partie haute de la cheminée ils se retrouvent dans une zone de blocs instables, et intimidés devant leur chute possible ils décident d'abandonner cet itinéraire et de poursuivre l'escalade par la voie française. C'est à ce moment qu'ils entendent le hurlement de leur compagnon Vicente, qui leur crie depuis l'autre aiguille qu'il leur reste encore quelques mètres jusqu'au sommet et que depuis sa position ça paraît difficile. Heureusement il n'en est rien, puisque que la voie suit une succession de plaques pleines de prises qui facilitent l'escalade.

À sept heures de l'après-midi ils atteignent le sommet. Ils regardent dans la boîte aux lettres et découvrent que Rabadá et Mustienes ne sont pas arrivés jusque là, parce qu'ils n'ont laissé aucune note. Ils commencent à appeler leurs amis, et ne recevant pas de réponse ils décident d'entamer la descente. Quand la nuit tombe ils préparent un confortable bivouac afin de continuer les recherches le jour suivant. À sept heures du matin ils reprennent ce qui était supposé être une descente rapide, mais suite à une erreur d'orientation ils se perdent dans la voie et jusqu'à dix heures du matin ils n'arrivent pas à rejoindre Vicente qui est préoccupé. Mais pendant la descente ils ont cessé de se préoccuper de la troisième cordée, car ils les ont vus couronner le sommet à la première heure du matin.

 

Quand Rabadá et Mustienes se retrouvent avec leurs compagnons ils se rendent comptent que, tout comme Díaz et Bescós, ils ont choisi de faire une variante plus directe que la voie qu'ils devaient en principe effectuer. Cette variante suit une succession de dièdres dans lesquels il n'y a pas de prises, ce qui les a obligé à passer les deux jours sur les étriers. Encore une fois Rabadá a renforcé sa réputation de chercher toujours le plus difficile, et cette fois son entêtement a influé sur Mustienes, qui à partir d'alors va cesser d'être « l'aspirant » pour faire partie du Groupe de Haute Montagne.

(1) Le dièdre Nord-Est de la Grande Aiguille, première ascension les 12 et 13 août 1954 par Jean et Pierre Ravier, Guy Santamaria.
(2) Face Est de la Grande Aiguille, première ascension les 5 et 6 octobre 1957 par Jean Ravier, Patrice de Bellefon, Claude Dufourmentelle, Raymond Despiau.

(3) En référence à l'ascension du Tozal par Jean Ravier, Claude Dufourmentelle, Marcel Khan, Noël Blotti et Claude Jacoux en avril 1957.


 

En savoir plus :

Ansabère, un siècle de conquêtes

Rabada - Navarro


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